Archie Shepp et Yusef Lateef en concert à la Villette à Paris
Deux ex-coltraniens (Phaorah Sanders étant déjà venu nous rendre visite il y a quelques mois) et pas des moindres, étaient, il y a peu, dans la capitale. Cette fois-ci, c’est Archie Shepp, accompagné de Yusef Lateef, qui a investi l’étrange amphithéâtre de la Villette, lieu de toutes les audaces thématiques depuis quelques années.
La villette de ce 13 septembre 2009 n’est pas seulement l’absence à demi prévisible d’un Ahmad Jamal réputé pour la rugosité de son caractère, c’est aussi et surtout la rencontre de deux monstres sacrés de l’histoire du jazz, Yusef Lateef (Eastern Sound) et Archie Shepp (Blasé, Attica Blues) bien décidés à nous faire vivre une soirée mémorable en conjuguant, avec panache et beaucoup de gratitude pour un public qui suit depuis longtemps leur parcours atypique, les apports fondamentaux de leur jeux respectifs, legs indétrônable à un style musical en perpétuel renouvellement.
Archie Shepp, à 72 ans passés, reste profondément révolté, dans l’âme en tout cas, question style, c’est l’élégance référentielle des premiers boppers, réconfortant clin d’œil aux gloires d’antan, qui assumèrent difficilement une renommée aussi soudaine qu’élaborée sur une imagerie jazzistique dont la classe dominante avait bien subtilement initié les poncifs ; Shepp le sait, en joue. Il a repris tardivement la codification de ses glorieux aînés tout en repensant avec une implacable intelligence son rapport au jazz traditionnel, son lien aux multiples affirmations du discours afro-américain dans un savoureux mélange de tendresse amer et d’affirmations sans compromis. C’est ce qu’il nous prouvera encore ce soir.
Le concert, après une très aimable présentation du quartet par le fringuant septuagénaire, commence sur les chapeaux de roue pour éviter au public de méditer vainement sur l’absence d’Ahmad Jamal, chouchou, pour des raisons fort discutables, de la presse hexagonale. De nombreux cafouillages au niveau de la technique nous font craindre le pire mais Archie Shepp, qui semble avoir l’habitude de ce type d’avatars les règle avec quelques signes sans équivoques lancés aux preneurs de son.
Une composition de Yusef Lateef, légende vivante du jazz moderne, initiateur de la mode orientalisante que John Coltrane a su si subtilement récupérer pour élargir son public et vivifier ses expérimentations déclenche les hostilités. Musique évolutive, rigoureusement conçue, mâtinée d’interventions très calculées du vénérable flutiste qui avant de se mettre en train a religieusement déposé ses pittoresques instruments (Hautbois, Basson, mais aussi Shenai, Koto et Arghoul) sur une tablette prévue à cet effet. De son regard pétillant, parfois inquisiteur, il répand son aura bienfaitrice sur un public conquis d’avance et impose le respect, même si son grand âge l’oblige à garder la station assise pendant tout le concert.
De fréquentes « question – réponse » formeront le dispositif principal du duo trans-générationnel formé par Shepp et Lateef. Pour l’encadrement rythmique, sachons que c’est Tom Mac Lung, qui remplace brillamment le pianiste prévu, et enrobe d’un déploiement de notes gracieuses, et nullement étouffantes la joute sonore que se livrent à la loyale les deux musiciens sur la plupart des morceaux choisis. A la contrebasse, Wayne Dockery déploie des trésors d’inventivité, ses doigts malmènent avec une dextérité fascinante les cordes soudainement pacifiées par son jeu. On comprend mieux pourquoi les Jazz Messengers cuvée 71 l’intégrèrent dans leur troupe.
A notre droite, encerclé d’une armée de rutilantes congas, Léon Parker, tête nue et Ray Ban classieuses en percussionniste inspiré communique énergiquement avec Steve Mac Craven, le batteur d’Archie Shepp depuis presque 20 ans. Parker nous fera, entre deux morceaux à la longueur un peu déroutante, une démonstration d’expression corporelle, soutirant de son corps des ressources rythmiques insoupçonnées. Shepp qui a lui-même présenté cet étrange aparté se régale. Parker, magnifié par un glorieux homonyme est la véritable révélation de cette clôture festivalière, l’élément régénérateur d’un groupe qui aurait tendance à laisser la prise de risque loin derrière le concept attractif d’une exhibition qui vise clairement à entretenir la nostalgie d’un âge d’or aujourd’hui révolu.
Archie Shepp, grand musicien, autrefois principal représentant de la New Thing, se complait dans cette agréable mise en scène, et revisite ses classiques avec une audace discrète et un sens de l’image propre à satisfaire les exigences d’un public plus enthousiaste que réellement connaisseur. Shepp joue, récite et chante avec un plaisir jamais frelaté les mélopées entêtantes de ses ancêtres pour faire vibrer nos âmes corrompues par la dé-spiritualisation galopante du monde moderne, faisant ressurgir avec des intonations bouleversantes dans la voix les racines africaines de sa musique, on en redemande, savourant la déclamation débridée d’une prose énigmatique en liaison profonde avec les temps lointains mais encore violemment influents de l’esclavage. L’inévitable O When The Saints confirme nos soupçons, à la gauche du fils Archie doué, Lateef reprends les accords de cet hymne ancestrale avec une conviction sans fêlure qui nous fait totalement pardonner une performance moyennement convaincante de sa part.
C’est à un public à présent amassé contre la scène (certain d’entre nous le shootant sans répit avec leur numérique) qu’Archie Shepp donne le meilleur de lui – même avec une splendide version de Round Midnight, ou l’ombre de Lester Young semble planer aux abords de la scène. Le son rauque, teinté d’âpreté d’Archie Shepp nous extirpe de la léthargie bienfaisante diffusée par les sinueux petits zéphyrs que la flûte de Yusef avait délivrée jusque là. Nous sommes heureux, arrivés à bon port après une traversée qui s’est faite sans encombre, sur une mer presque trop calme, où quelques bourrasques n’auraient pas été de trop pour décoiffer nos certitudes.
V.D.
Deux ex-coltraniens (Phaorah Sanders étant déjà venu nous rendre visite il y a quelques mois) et pas des moindres, étaient, il y a peu, dans la capitale. Cette fois-ci, c’est Archie Shepp, accompagné de Yusef Lateef, qui a investi l’étrange amphithéâtre de la Villette, lieu de toutes les audaces thématiques depuis quelques années.
La villette de ce 13 septembre 2009 n’est pas seulement l’absence à demi prévisible d’un Ahmad Jamal réputé pour la rugosité de son caractère, c’est aussi et surtout la rencontre de deux monstres sacrés de l’histoire du jazz, Yusef Lateef (Eastern Sound) et Archie Shepp (Blasé, Attica Blues) bien décidés à nous faire vivre une soirée mémorable en conjuguant, avec panache et beaucoup de gratitude pour un public qui suit depuis longtemps leur parcours atypique, les apports fondamentaux de leur jeux respectifs, legs indétrônable à un style musical en perpétuel renouvellement.
Archie Shepp, à 72 ans passés, reste profondément révolté, dans l’âme en tout cas, question style, c’est l’élégance référentielle des premiers boppers, réconfortant clin d’œil aux gloires d’antan, qui assumèrent difficilement une renommée aussi soudaine qu’élaborée sur une imagerie jazzistique dont la classe dominante avait bien subtilement initié les poncifs ; Shepp le sait, en joue. Il a repris tardivement la codification de ses glorieux aînés tout en repensant avec une implacable intelligence son rapport au jazz traditionnel, son lien aux multiples affirmations du discours afro-américain dans un savoureux mélange de tendresse amer et d’affirmations sans compromis. C’est ce qu’il nous prouvera encore ce soir.
Le concert, après une très aimable présentation du quartet par le fringuant septuagénaire, commence sur les chapeaux de roue pour éviter au public de méditer vainement sur l’absence d’Ahmad Jamal, chouchou, pour des raisons fort discutables, de la presse hexagonale. De nombreux cafouillages au niveau de la technique nous font craindre le pire mais Archie Shepp, qui semble avoir l’habitude de ce type d’avatars les règle avec quelques signes sans équivoques lancés aux preneurs de son.
Une composition de Yusef Lateef, légende vivante du jazz moderne, initiateur de la mode orientalisante que John Coltrane a su si subtilement récupérer pour élargir son public et vivifier ses expérimentations déclenche les hostilités. Musique évolutive, rigoureusement conçue, mâtinée d’interventions très calculées du vénérable flutiste qui avant de se mettre en train a religieusement déposé ses pittoresques instruments (Hautbois, Basson, mais aussi Shenai, Koto et Arghoul) sur une tablette prévue à cet effet. De son regard pétillant, parfois inquisiteur, il répand son aura bienfaitrice sur un public conquis d’avance et impose le respect, même si son grand âge l’oblige à garder la station assise pendant tout le concert.
De fréquentes « question – réponse » formeront le dispositif principal du duo trans-générationnel formé par Shepp et Lateef. Pour l’encadrement rythmique, sachons que c’est Tom Mac Lung, qui remplace brillamment le pianiste prévu, et enrobe d’un déploiement de notes gracieuses, et nullement étouffantes la joute sonore que se livrent à la loyale les deux musiciens sur la plupart des morceaux choisis. A la contrebasse, Wayne Dockery déploie des trésors d’inventivité, ses doigts malmènent avec une dextérité fascinante les cordes soudainement pacifiées par son jeu. On comprend mieux pourquoi les Jazz Messengers cuvée 71 l’intégrèrent dans leur troupe.
A notre droite, encerclé d’une armée de rutilantes congas, Léon Parker, tête nue et Ray Ban classieuses en percussionniste inspiré communique énergiquement avec Steve Mac Craven, le batteur d’Archie Shepp depuis presque 20 ans. Parker nous fera, entre deux morceaux à la longueur un peu déroutante, une démonstration d’expression corporelle, soutirant de son corps des ressources rythmiques insoupçonnées. Shepp qui a lui-même présenté cet étrange aparté se régale. Parker, magnifié par un glorieux homonyme est la véritable révélation de cette clôture festivalière, l’élément régénérateur d’un groupe qui aurait tendance à laisser la prise de risque loin derrière le concept attractif d’une exhibition qui vise clairement à entretenir la nostalgie d’un âge d’or aujourd’hui révolu.
Archie Shepp, grand musicien, autrefois principal représentant de la New Thing, se complait dans cette agréable mise en scène, et revisite ses classiques avec une audace discrète et un sens de l’image propre à satisfaire les exigences d’un public plus enthousiaste que réellement connaisseur. Shepp joue, récite et chante avec un plaisir jamais frelaté les mélopées entêtantes de ses ancêtres pour faire vibrer nos âmes corrompues par la dé-spiritualisation galopante du monde moderne, faisant ressurgir avec des intonations bouleversantes dans la voix les racines africaines de sa musique, on en redemande, savourant la déclamation débridée d’une prose énigmatique en liaison profonde avec les temps lointains mais encore violemment influents de l’esclavage. L’inévitable O When The Saints confirme nos soupçons, à la gauche du fils Archie doué, Lateef reprends les accords de cet hymne ancestrale avec une conviction sans fêlure qui nous fait totalement pardonner une performance moyennement convaincante de sa part.
C’est à un public à présent amassé contre la scène (certain d’entre nous le shootant sans répit avec leur numérique) qu’Archie Shepp donne le meilleur de lui - même avec une splendide version de Round Midnight, ou l’ombre de Lester Young semble planer aux abords de la scène. Le son rauque, teinté d’âpreté d’Archie Shepp nous extirpe de la léthargie bienfaisante diffusée par les sinueux petits zéphyrs que la flûte de Yusef avait délivrée jusque là. Nous sommes heureux, arrivés à bon port après une traversée qui s’est faite sans encombre, sur une mer presque trop calme, où quelques bourrasques n’auraient pas été de trop pour décoiffer nos certitudes.
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