We Insist! Max Roach’s Freedom Now Suite
L’album We Insist! Max Roach’s Freedom Now Suite est un disque qui capte les effluves de la révolte
Le morceau interprété sur ce beau document a une histoire singulière, il est le fruit d’une époque complexe, les années 60 et le résultat d’une rencontre importante : un batteur engagé Max Roach et une chanteuse au timbre inimitable Abbey Lincoln. We Insist! l’album sur lequel se trouve le morceau que vous allez découvrir est le résultat de cette symbiose parfaite.
We Insist! de Max Roach est une œuvre majeure du jazz militant ! Procurez-vous le disque d’époque pour vous faire une idée, signé sur le label Candid (pas tant que ça !), la photo de mise en bouche a de quoi vous couper l’appétit. Ils insistent les gaillards, et nous tancent en jeu de miroir sur cette inoubliable pochette de leur disque. Tournés vers nous, pauvres pêcheurs, ils nous prennent à parti, juchés sur leur tabouret de zinc pour entamer sans crier gare notre check-up moral, comme le Belmondo d’A bout de souffle de cette même année, apostrophant l’indiscret spectateur au volant de sa voiture pourrie. Vous l’aurez compris ; le serveur blanc a beau s’en frotter les mains, le temps de l’addition a sonné.
Max Roach avait déjà fait entrer son quintet dans la légende en s’adjoignant les services inspirés de Clifford Brown et Richie Powell, les enfants terribles du be-bop, quand la disparition prématurée de ces deux musiciens d’exception dans un stupide accident de voiture accéléra le changement de cap du batteur. Conscient du gâchis et surpris par l’urgence d’une reconstruction, Max Roach sollicita dès 1959 Oscar Brown, un compositeur et poète de renom, pour incarner par le prêche enflammé de son écriture la virulence qu’il n’exhibait jusque là que dans sa remarquable technique percussive.
Max Roach, le fils de mécano, pétri de religiosité familiale et de violence contenue, en bon natif de Brooklyn ne pouvait s’empêcher de radicaliser son message au contact de cette plume alerte, sensible aux bourrasques du contexte sociale. Le projet, certes exaltant, d’un simple travail en binôme censé fêter le centenaire de la proclamation de l’émancipation des noirs fut chamboulé par un évènement inattendu, un sit-in d’étudiants à Greensboro, en Caroline du Nord. C’était en février 1960, année chargée puisqu’elle vit également la triste création du Ku-Klux-Klan et la tant attendue nomination de Kennedy à la présidence.
Les deux compères, sensibles à tous ces évènements, modifièrent profondément leur concept en consacrant cette fois tout un album à l’urgente réaffirmation identitaire d’une minorité depuis trop longtemps sujette au mépris, à la violence et à la discrimination la plus abjecte. Thématiquement, il y avait du casse-croûte, et de quoi presser jusqu’à la dernière goutte les raisins de la colère, vendange dont on peut, malgré sa peau d’ébène, être le soleil salvateur.
La dénonciation de l’apartheid ou les plaidoyers virulents en faveur des droits civiques s’y trouvèrent magnifiés dans cinq compositions atypiques dont le temps n’a pas altéré la dimension corrosive.
Abbey Lincoln, Max Roach, le chant de la dignité retrouvé, de la révolte en marche
Dans ce document rare, les musiciens sollicités ne sont pas ceux de l’album officiel, les tournées fréquentes obligeaient à des aménagements de personnel qui rehaussent l’intérêt de ce document esthétiquement parfait et dont la narration visuelle force l’admiration. On y voit Abbey Lincoln, chanteuse fraichement libérée d’une prison de fer dont elle vient d’abattre les barreaux, rejoindre avec une résolution à faire trembler l’olympe les membres du groupe, faussement statiques mais à l’énergie bouillonnante dans un décor typique de cette époque avec lequel ils forment un contraste saisissant. Ici, la forme est tout aussi belle que le fond. Question casting, Walter Benton, le saxophoniste de la version d’origine est remplacé par l’épatant Clifford Jordan, side-man de Sonny Stitt, d’Eric Dolphy, de Joe Henderson, de Kenny Dorham et d’autres fondateurs effrontés de la note bleue.
Booker Little dont le solo de trompette faisait mouche sur la prise en studio n’est pas de la partie mais se voit avantageusement remplacé par Coleridge Perkins, pianiste méconnue mais superbement disponible avec ces notes au toucher cristallin autant qu’empli de rage. Quant à Eddie khan qui nous gratifie du plus beau solo après celui de Roach, sa contrebasse fait des merveilles.
Ce post-bop puissant, ce quintet d’une élégance vestimentaire impeccable, subtile camouflage d’une incandescence intelligemment dépensée, vaudra à la formation une considération grandissante même si ses détracteurs trouvant excessif le parti pris politique de leur leader, le boudent encore, avec une assurance déclinante, rassurez-vous.
Ici, le propos est dru, sans emphase, parce que l’heure n’est plus aux complaintes gémissantes des coton songs ou aux pitreries désaltérantes de Basie ou Gillespie, Roach est un métronome, affolé mais précis, ses complices, des side-men au taquet, sa femme une fluva flava qui détruirait un empire sur un froncement de sourcil.
L’influence de ce combo est indéniable. Et cela n’est pas un hasard si Coltrane enregistre la même année son incandescent Alabama, mise en musique étudiée d’un fait divers traumatisant pour la communauté noire. Max Roach et Abbey Lincoln, les Bonnie and Clyde de la question noire avaient dix ans d’avance. Dix ans qu’on leur fit payer cher, en forçant la chanteuse à l’exil, en limitant la contribution de Max Roach à quelques innovations techniques, lui qui fut bien plus que cela, lorsqu’on se penche un peu sur sa discographie et ses préoccupations sociales.
Ne nous fions pas à l’enthousiasme admiratif de Nat Hentoff dans ses notes de livret, ce chant hanté par la grâce, cette scansion paralysante de détermination vaudra à Abbey Lincoln une réputation d’interprète incontrôlable, avec un talent à la mesure des appréhensions qu’elle suscitait dans les rangs d’une industrie musicale qui trouvait prématurée des prises de position aussi provocantes. Injuste purgatoire ! Après 5 albums solos qu’on redécouvre tardivement mais qui furent longtemps introuvables ou mis à l’index pour leur contenu politiquement subversif, la belle Abbey écartée des scènes américaines devra s’exiler en Europe pour poursuivre une carrière qui se remettra difficilement d’une absence de 20 ans dans les bacs de disquaires. Diabolisée par les majors, sa production fut quasiment nulle pendant deux décennies même si l’estime d’un public éclairé ne faiblissait pas.
Bref, écoutez et ré-écoutez Max Roach, avec ou sans Abbey, et Abbey avec ou sans Max Roach, c’est toute l’Amérique qui défile sous nos yeux en rangs serrés, son histoire, ses douleurs. Les miracles et les drames de ce pays aux fascinantes contradictions sont brillamment restitués dans cette musique sans concession, (Abbey déteste le mot jazz) magistralement exprimées par ses plus talentueux commentateurs.
Pourquoi se priver d’un si beau cours d’histoire ?
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[...] Roach enrôle Abbey Lincoln pour un chant de la dignité retrouvé. La révolte est en marche !!! Magnifique et [...]