sept
30
2009

Warm Canto de Mal Waldron

Extrait de l’album The Quest de Mal Waldron accompagné par Eric Dolphy et Booker Ervin, Warm Canto est une pépite jazz, un morceau inoubliable et fondateur.

Mal Waldron The QuestJ’aurai donné cher pour me trouver le 27 juin 1961 dans ce studio du new jersey, quand quatre musiciens d’exception exécutèrent cet enregistrement magistral, Warm Canto, pierre angulaire (mais magnifiquement polie par un courant sonore d’une douceur extatique) du troisième grand album en leader de Mal Waldron.

Musicien jusque là essentiellement perçu comme l’accompagnateur inspiré de Billy Holliday (de 1958 à 1959) pour laquelle il écrira ses plus belles compositions, Soul Eyes ou Left Alone, qu’il revisitera inlassablement jusqu’à l’aube de sa disparition en 2002. D’un incroyable perfectionnisme, Mal Waldron enregistrera une ultime version de ses propres standards avec Archie Shepp qui su refermer dans l’écrin cotonneux de son alto la carrière adamantine du pianiste aux cheveux blancs de neige.

C’est en compositeur de génie qu’il s’affirme en ce début des années 60 après trois disques crédibles mais surnageant dans une discrète affirmation d’un style qui peine à trouver ses émules, étant trop imprégné d’une influence de la musique classique occidentale, corruption stylistique qu’un Bill Evans intronise en douceur dans le cercle très fermé du jeu pianistique en vigueur à l’époque. Mal Waldron a muri et assume les spécificités grandissantes de son toucher délicat, il a les coudées franches pour exposer un dialogue d’un raffinement absolu avec un autre génie de l’évolution jazzistique, Eric Dolphy, autre musicien de génie disparu prématurément après une carrière aussi brève qu’étonnamment prolifique et dénué de faux pas.

Son tout dernier concert au Chat qui pèche, QG des aficionados du jazz réformateur de la rive gauche, quelques jours avant sa mort aux côtés de Donald Byrd, est encore aujourd’hui l’objet de toutes les fascinations, et restera le grand trauma des mélomanes français qui n’eurent pas la chance de passer par le quartier latin ce jour- là. Mais revenons à Warm Canto, troisième borne de la quête  musicale de Mal Waldron gravée sur le label Prestige dont ce dernier deviendra, apprécié pour son instinct sans failles, le directeur artistique quelques années plus tard.

Morceau étrange, mais immédiatement évocateur pour une sensibilité un tant soit peu réceptive aux intrusions teintées d’onirisme, ces 5 minutes 37 d’une ingéniosité miraculeuse où la réciprocité entre le piano du maître, la clarinette du disciple et la contrebasse d’un sideman attentif Ron carter (dont le deuxième quintet de Miles Davis saura tirer parti) est totale et cela pour le ravissement des auditeurs immédiatement conquis. A ce degré là, c’est plus que de l’écoute, bien mieux que de l’attention, c’est une osmose à laquelle il est presque inconcevable de prétendre quand on n’a pas réuni dans un même sanctuaire des intervenants d’un tel professionnalisme. Hors, le miracle a lieu et nous n’avons pas ici l’audace d’en expliquer la genèse puisque c’est un miracle.

Warm Canto est l’aboutissement stylistique des trois singularités en présence sur ce disque, Dolphy qui maitrise son instrument fétiche, la clarinette, depuis l’âge de huit ans et qui a su se forger un style reconnaissable entre tous, mélange de troublantes dissonances et de reptiliennes torsions de la note enivrée, donne dans un jet d’une onctuosité désarmante une leçon légendaire d’élégance.

Eric Dolphy

Rien d’étonnant, me direz- vous, le timide jeune homme nanti de sa barbiche un peu mystique a déjà fait ses gammes avec les créateurs les plus inspirés de son temps, Oliver Nelson, Andrew Hill, et surtout Charlie Mingus, avec lequel il entretiendra une collaboration suivie et particulièrement féconde malgré le contraste évident de leur personnalité. Disponible, rigoureux, on l’imagine aisément, plissant le front et les yeux clos, égrener avec un savoir faire diabolique les notes de ce solo de rêve.

Mais avec Waldron, la chose va plus loin, elle s’installe dans l’évidence, deux esthètes se rencontrent, et se parlent, à maux couverts, à cœurs déployés, dans cette dentelle sonore qui atteint là un raffinement presque subversif au regard de ce que le jazz produisait à cette même époque (le Free est déjà en marche et les vociférations mingusiennes trouvent une approbation grandissante). Une même discrétion, un même souci de l’élaboration exigeante les animent.

La productivité de Dolphy est confondante ! A 33 ans, âge christique, il a déjà joué avec la fine fleur des musiciens innovants et ne se lasse pas de développer ses explorations tout en conservant farouchement sa singularité sonore.

Le climat délayé dans cet enregistrement confine au mystique, et rend l’œuvre définitivement inclassable, rétives aux définitions les plus acérées que les critiques du genre ont pris soin de stocker dans leur arsenal de formules toutes prêtes : Classique ? Jazz ? Les frontières sont floues, la description hésitante, et à l’entendre, on saisit à l’instant les raisons de la tendresse que John Coltrane manifestait pour ce discret (sa participation à Olé de Coltrane s’était faite sous un nom d’emprunt) et besogneux musicien qui, tranquillement, très tranquillement édifiait son œuvre, sans se soucier des considérations hâtives et des accusations à l’emporte pièce dont il fut parfois la victime, plus par jalousie que par ignorance.

Peu de temps après cette session d’anthologie, Eric le romantique quittera les Etats-Unis pour s’installer en Allemagne, en Suède, au Danemark, et jouer avec les musiciens locaux, il y restera deux mois, quant à Waldron, deux ans après, un accident cérébral l’obligera à reprendre tous ses apprentissages pour réactiver sa carrière. Les voies du génie sont impénétrables et les circonstances aptes à en précipiter l’émergence d’une opacité révélatrice.

Vivien Delcourt

The Quest
Mal Waldron with Eric Dolphy and Booker Ervin
Label OJC (Original Jazz Classics) originally released on Prestige

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