sept
28
2009

Un Blue Black nommé Jean Toussaint

Le saxophoniste Jean Toussaint vient de publier un nouveau CD « BLUE BLACK » fortement influencé par le Jazz coltranien.

Jean Toussaint Blue BlackJean Toussaint offre avec Blue Black, son premier opus enregistré à New York, un album fort et généreux, mais au profit inégal. Le saxophoniste – ténor ingénieusement Coltranisé sur le cliché de la pochette avec front plissé et lèvres crispés sur l’incommodante verticalité du soprano métallique – s’offre néanmoins le luxe, jamais tapageur mais quelquefois nimbé d’une aura versatile, d’être l’auteur de la moitié des compos présentes sur ce disque à l’apport difficilement exprimable. Entre l’envie de vous le proposer humblement, et celui de monnayer interminablement les arguments qui en souligneraient la valeur véritable, mon cœur hésite comme le balancier aplatie d’un carillon centenaire.

Ancien compagnon d’arme du Jazz Messenger des années 80, la ferveur et l’intensité déployées dans l’exécution de ces 9 morceaux nous rappelle en effet qu’un hard bop consciencieux, mais jamais étouffant dans la rigueur de son architecture, est plus que jamais d’actualité dans les attentes inavouées de notre inconscient jazzistique. Il nous apprend également, ou fait naitre en nous, cette oppressante intuition qu’il ne suffit pas d’être un copiste de renom pour exécuter sans maladresse un hommage savamment dissimulé derrière les paravents d’une singularité pâlissante, que même les touches des plus adroits peintres de l’âme, du plus avisé des techniciens de la ferveur rythmique ne se diluent jamais totalement dans les canevas d’empreint.

A-t-il vraiment tranché, coupé dans le vif du sujet disputé ? On l’eut préféré plus engagé dans le choix d’une couleur, plus investi dans le poids d’une douleur à porter dans la hotte de ses pesantes intentions même si l’ensemble de l’album est un beau concentré d’énergie brut et d’élan raffiné vers une grâce sans tremplin ; preuve qu’on peut parfois atteindre des sommets de lyrisme (certaines ballades le prouveront) ou de cohésion (les compos les plus puissantes sont de beaux rings aux cordages distendus par un pugilat sympathique de musiciens capté au plein-degré de leur maitrise ).

Alors, bien ardu est mon souhait de vous souhaiter bon vent avec le souffle de ce ténor là dans vos voiles d’auditeur naviguant sur des océans mélodiques tellement imprévisibles.

*

Blue black, un tel titre prend déjà des risques évidents, les référents symboliques de cette appellation mal contrôlée y sont vecteurs d’espoirs autant que de soupçons tangibles. Blue black, c’est une flamme vacillante, qui craint la brise et veut flirter avec des ouragans, même si, une fois le bilan fait, l’on peut se réchauffer au foyer de cette prétention là.

« A song for Lionel » et sa décontraction typiquement blue-notienne doit beaucoup à la souplesse apaisante du leader dont le talent d’écriture est indéniable : ballade dégingandée, flânerie langoureuse sur les rives empourprées de l’insouciance. On savoure subtilement les volutes dispersées de ce jeu tout en délicatesse et sur maints morceaux de valeurs. Jeff Watts, batteur talentueux, à l’aise dans les registres les plus contrastées nous rappelle qu’il fut le side – man accomplis de nombreux représentants du néo – hard bop – tel que Kenny Garret, Brandford Marsalis ou Steve Coleman ; son énergie, son déploiement singulier mais jamais déroutant, sa gestion impeccable des tempos massifs nous laisse entrevoir aisément les raisons de sa présence sur cet album, la frappe est honnête, la résonnance sans impureté, le plaisir indéniable ; et l’on reconduit sans aucune hésitation notre collaboration auditive pour les pistes suivantes.

Le morceau phare, qui donne son titre à l’album, distille une lumière que j’aurai voulu plus intense, vigie rassurante sur des bourrasques d’intentions trop marquées, elle ne parvient pas cependant à éviter le naufrages de tentatives stylistiques que ma mémoire préférera laisser reposer dans des profondeurs abyssales. Il y a à craindre que l’authentique spécificité du saxophoniste se laisse rapidement engloutir dans une si profuse diversité d’intentions – même si celles-ci nous émeuvent bien souvent, on ne refait pas l’histoire et l’on ne peut dans un désir – fut-il le plus honnête possible – atteindre – par quelques virages bien négociés la reconnaissance tant convoitée du public pour pouvoir s’asseoir enfin, une fois la note happée, à la droite du son fondateur.

On le sait, on le sent, Toussaint meurt d’envie de ressusciter tous ses maîtres, les illustres ainés dont il chérit profondément le style et l’on peut quelquefois, dans la surabondance de clin d’œil dont ses accords étudiés se font l’intime écho, avoir mal pour ses propres paupières, ou les regards d’un interprète trop souvent tourné vers la gloire d’un passé qui n’attends plus personne pour rayonner seul, dans l’orgueil assumé de sa propre immanence.

Dans « Blue black », les influences s’entrecroisent sans éviter toutefois quelques carambolages stylistiques un peu regrettables, les ruptures sont violentes et souvent injustifiées, l’urgence est trop à l’offre et non à l’écoute d’une demande intérieure dont la sagesse aurait dicté les principes, les effets tourbillonnants que Coltrane avait inauguré pour enivrer mystiquement l’espace sonore sont au service d’une réminiscence corsetée, à l’élégance inégale mais que la plasticité chaleureuse du pianiste en dialogue magnifié avec le contrebassiste parvient à adoucir.

« One for Ronny », moins ambitieux mais plus touchant sonne comme un vieux miles, avec l’impatience des musiciens chauffés à blanc par le souvenir lancinant des icônes noirs, Jean Toussaint dégaine les couverts d’un mets pantagruélique et Bill Mobley, en digne héritier de Dorham, s’attable immédiatement à ce menu consistant de notes appétissantes et de rythmes concoctés par les cordons bleu de l’accord sombre ; la conviction n’est jamais très loin du tâtonnement fédérateur et l’émotion à transmettre creuse dans les battements du cœur un sentier qui en accentue sincèrement les battements.

« Willow Weep », standard parmi les standards est très honorablement revisité par un sextet en grande forme mais peut-on repenser Monk’s Mood sans dépenser vainement sa sueur dans des acrobaties sonore que la barre – trop haut perchée de la composition d’origine regarde avec autant de scepticisme que de passivité ? Je ne le crois pas et oublierais hâtivement la cruelle indifférence que cette intruse proposition a déployée sur l’estrade de mon jugement blafard.

Mais soyons indulgent, l’incartade passagère recentre ensuite ses priorités avec une adaptation plus personnelle de l’excellente reprise de Gershwin (où Hurst – à la bass – et Miller – au piano – peuvent enfin nous montrer de quoi ils sont capables hors des sentiers battus de l’hommage étouffant) – ruban de soie sans égo trop visible – qui empaquette définitivement cet album au parfum d’inachevé – mais à l’odeur en maints endroits réellement séduisante, si des effets trop sensible d’exhibition n’en avait altéré l’émanation véritable.

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