Miles Davis – Ascenseur pour la gloire
A quelques jours, de l’exposition Miles Davis à la Villette à Paris, voici la rencontre entre Louis Malle, jeune loup cinéaste, et l’attraction Jazz du moment pour créer l’ambiance musicale d’un film précurseur Ascenseur pour l’échafaud. Inoubliable !
Louis Malle est fier, on le voit à son sourire, mélange de fausse timidité et d’assurance en gestation, la présence de Miles Davis dans le studio tout proche, musicien noir américain comme on le décrit alors, quasiment inconnu en France à l’époque, (invité dix ans avant au festival de jazz de la salle Pleyel et signé par Boris Vian peu avant la mort de ce dernier sur le label Philips) venu improviser sur les images d’Ascenseur pour l’échafaud, confère au cinéaste le plus jeune de France un prestige immédiat. Voie rapide pour la notoriété, Truffaut n’ayant pas encore séduit la Croisette avec ses Quatre Cent Coups, et Godard sucré les raccords d’A bout de Souffle pour intriguer les commentateurs friands de comportements subversifs.
Bien que le résultat s’avéra concluant, Miles Davis confiera dans sa biographie à l’objectivité discutable n’avoir pas souhaité réitérer ce genre d’expérience. Les raisons en sont troubles : émanation de sa défiance à l’égard de la culture occidentale et de son implacable récupération des tendances de la contre-culture américaine ? Guet apens raffiné que les promoteurs habiles d’un style musical en pleine expansion lui tendirent derrière le paravent d’une fausse accointance ? Le ton évasif sur lequel Miles Davis évaluera tardivement cet intermède hexagonal m’a toujours intrigué et me questionne encore. Ce disque est cohérent mais uniquement par rapport à lui-même, de Miles il ne dit rien sauf sa facilité, probablement stratégique à honorer une commande officielle. Miles aimait Paris, capitale où la couleur de peau ne pesait pas dans la balance d’un génie à maints égards incontestable, là est peut être la clé de cette entreprise de séduction. Oui, c’est le fief du bon goût qu’il remercie peut être ici, une ville sublimée, son élégance, son raffinement, les préjugés apparemment absents de ces rues aux entrelacs toujours propices aux idylles romanesques, les souvenirs encore bien vifs d’une capitale qu’il quitta à douleur en 1949 quand la réalité sociale réduisait en chimère ses velléités de mariage avec notre Gréco nationale.
Prix Charles Cros pour la musique, cette bande originale reste encore la meilleure façon de pénétrer dans la discographie Davisienne mais ne doit pas nous empêcher d’émettre quelques critiques. Même si la prestation est parfaite, efficace l’adhésion des mélodies avec les séquences du film, la performance de Miles n’en reste pas moins un exercice de style moins déterminant qu’il n’y parait et servant bien davantage la cause du cinéma français de cette époque que celle du jazz de cette fin de décennie, Kenny Dorham ou Chet Baker n’auraient pas moins excellé dans la livraison de cette petite commande que le génie naissant de Miles Davis, déjà rénovateur de trois mouvements fondamentaux de l’évolution du jazz, (Bebop, Cool et Hard Bop pourraient ne se réduire qu’à son nom) a satisfait au-delà de toutes mesures. Polar = Jazz, Miles jure peut être intérieurement qu’on ne l’y prendra plus ? Je n’en soufflerai mot et laisserai l’instrument de l’élégant démiurge pulvériser ma médisance.
Enfermé dans son bocal, Miles fait figure de bête curieuse et cela peut gêner, à cinquante ans d’intervalle.
En 57, c’est le Miles de Miles Ahead, Cookin’, Relaxin’ que Louis Malle rencontre, talentueux et déjà plein aux as, délicieusement revanchard, avec sa voix fraichement broyée par une altercation violente avec un policier blanc. Après cet intermède Franco-conceptuel, de retour aux Etats Unis, il enregistrera Milestones (avec le massif Cannonball Adderley) en sextet, un disque d’une grande puissance rythmique et reprendra une collaboration fructueuse avec un Gill Evans aux arrangements poussifs mais unanimement célébrés à l’époque, clairement destinés à capter l’assentiment d’un public un peu moins regardant, embusqués entre le flamboiement de Sketches of Spain et l’énergie communicative de Milestones. L’essai sans lendemain du film noir magnifié par une musique de rêve fait figure d’anomalie troublante, n’en déplaise à ses admirateurs, jugeons la comme le millième reflet d’une personnalité kaléidoscopique qui continue, presque 20 ans après sa disparition, à fasciner le plus grand nombre.
Aujourd’hui, René Urtreger (né en 1934) doit se sentir bien seul, pianiste de cette session marquante, il est l’unique survivant du quintet que Miles composa hâtivement pour satisfaire les caprices du malicieux cinéaste dont le prix Louis Delluc saluera l’audacieuse initiative, un an plus tard.
Vivien Delcourt
PS : Pour ceux qui souhaiteraient prolonger le débat sur la dialectique entre Cinéma et Musique, je vous conseille les articles des Salles Obscures.

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