Le Lettré Byard Lancaster
Byard Lancaster nous offre son nouvel album Funny Funky Rib Crib.
Six pistes, pour décoller direct dans un jet « rivé » à l’incandescence d’une session torride, atteindre l’extase dans un siège éjectable au dosseret bourré de vibrations cosmiques, langoureuses ou planantes ; c’est selon car le menu céleste de Byard Lancaster, épigone méconnue du free jazz américain transplanté dans le Paris théorico – musical des années 70 a de quoi ravir les plus rétifs au kidnapping sonore.
Funckisant à souhait pour la plupart des morceaux, avec basse moelleuse et alto feutrée en guise d’accoudoir, rien est à jeter, tout à s’injecter dans les tréfonds de l’âme à l’écoute de cette poignée de compos diablement séduisantes.
Compagnon fugitif de pointures de l’avant-garde comme Sunny Murray, Sun Ra ou Pharoah Sanders, Lancaster a l’espièglerie consommée des musiciens tout terrain. Saxophoniste tout d’abord abonné au plaisir de dépenser correctement son magot d’émotions, il chausse avec une semblable décontraction les bottines d’un James Brown enfiévré dans sa cadence rythmique ou les cothurnes ailées d’un Coltrane en première classe pour l’Olympe, mais ne s’égare jamais dans des sentiers trop grands pour lui ; et c’est bien là, par la fissure de cette diversité sans orgueil qu’on regarde pousser cette végétation sonore dans un lopin de notes libératrices seulement délimitées par l’entrain, la bonne humeur et la vitalité. Byard fait parti de ces musiciens qui n’ont à convaincre personne mais qui s’en voudrait de n’avoir su séduire, l’espace d’une soirée de tintements de verre ou de cigarettes dégustées, un peu plus que l’humanité tout entière.
La psalmodie prophético–urbaine de work and prayer me fait songer au meilleur de Terry Callier période oracle soul en dérive dans ses lagunes mentales – on s’y laisse enrober sans faillir – tant l’intervention de chaque instrument est sagement médité sans pousser à une prudence qui nous laisserait déconfit après tant de promesses.
Un concert de Lancaster est un prêche élégant mais limpide, ou l’on repousse les tables, fait flamber les totems et s’agenouille mentalement face à l’ultime icône qui semble encore prévaloir sur l’absurdité du monde ; le dieu du rythme. Lancaster n’a pas révolutionné le free – jazz, il l’a empêché de sombrer dans la caricature de ses propres concepts et cette belle prévoyance est tout aussi remarquable que la rage calculée des défricheurs officiels de ce mouvement torride.
Son jazz débridé, lascif ou possédé est viril sans être agressif, les attaques de cuivre – soulignant surtout un sens assez crédible de la mélodie accrocheuse – décime d’une rafale unique les rangées de sceptiques éventuels, auditeurs timorés qui trouveraient dans la diversité des styles en présence matière à marmonner dans leur barbiche d’éternel mécontent.
En tout cas, moi j’aime ça, on sent la sueur de l’effort, la valse des nuages de tabac, et l’on s’y voit tellement qu’on se croirait pour un peu assis sur un empli Marshall, ou adossé contre un mur lacéré de graffitis anonymes, tout occupé à surprendre les clins d’œil que s’échangent – l’esprit soudé par une connivence séculairement établie – des musiciens sur-motivés par l’enjeu d’une soirée où tout donner au public serait encore un insuffisant sacrifice. Amateurs simplement éclairés ou fans transis, attendant qu’un soleil musical frappe de plein fouet leurs oreilles somnolentes, ce disque est fait pour vous.
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