Art Blakey et les Jazz Messengers – A La Mode (1989)
Ne cherchez pas Art Blakey, épuisé mais très attentif, il a laissé la batterie à Roy Haynes et regarde attendri, stupéfait, ses rejetons confirmer l’héritage et assurer la passation de pouvoir. Il souffle sur ses bougies et les autres dans leurs cuivres rutilants. La petite réception qu’on lui a concoctée en cette fin de décade et début de règne posthume se passe de commentaires, apéro sonore ou banquet pantagruélique de notes flamboyantes, une chose est sûre, on en sortira repu, gavé, sur les genoux.
Roy « le marathonien » soutient le tempo avec brio se glissant sans rechigner dans les vêtements du maître, pendant que le boss, au repos mérité, apparait quelques instants sur la scène enlaçant certains (un plan rapide nous le montre dans sa chemise blanche de mystique). Cet incroyable line-up, qui retrace presque tout l’histoire du jazz à elle seule, lui rend ce vibrant hommage pour service rendu à la patrie du hard bop dont l’énergique Art Blakey a posé les fondements et multiplié les remises en cause en modifiant presque chaque année son casting. 45 années de créativité intense, de portes ouvertes aux vieilles pointures comme aux fraîches semelles des jeunes loups, toutes griffes dehors.
70 années que Blakey a consacré au service de son Art. Vouloir comptabiliser les sessions supportées, les side-man engagés, les collaborations attitrées, c’est provoquer un Buzz assuré ! 6 de ses meilleurs solistes s’époumonent avec brio sur cette étonnante composition de Curtis Fuller, le tromboniste attitré du combo indémodable « Alamode » que l’auditeur amateur retrouvera aisément dans l’abondante discographie du batteur au permanent sourire et au prolixe coup de baguette (130 disques), sur le premier opus des Jazz Messangers pour le label Impulse! Records paru en 1961 quand Bob Thiele débauchait le tenancier de la touche Blue Note pour ensoleiller son ténébreux label. Le Hard-Bop suave et savant alliage de Bop, Funk et Groove, ne s’est jamais départi de son rôle fédérateur. Là, pas de manifeste ou de théorie dissuasive, ce style de jazz dénué d’outrecuidance revitalise les plus rétifs, initie les novices au vice impuni de la luxure jazzy.
Les souffleurs ont du nez, Blakey que ravit l’enchainement jubilatoire de cette marmaille dissipée nous quittera un an plus tard, le « tribute » arrive à point nommé.
C’est Terence Blanchard (trompettiste des Jazz Messengers de 82 à 86) qui a l’honneur de démarrer l’assaut. Les vétérans opinent du chef ; Johnny Mac Lean enchaine, énergique et suave, avant Benny Golson (compositeur des standards comme Blue March ou Whisper Not) et la chaude sonorité enveloppante de son ténor, papy entré en résistance, dynamiteur de convois enferrés.
Freddie Hubbard, pris de court, se précipite vers le micro et livre une performance diabolique, punchy, renversante, la note groovy qu’on attendait se referme avec lui ; Wayne Shorter enchaine au sax, avec le brio qu’on lui connait dans l’exécution de ses solos au style inimitable, payant ainsi sa dette aux Jazz Messengers, son premier grand engagement avant celui de Miles dans le deuxième quintette, formation légendaire dans laquelle en plus de sa parfaite maitrise de l’instrument, Shorter pourra affirmer son talent naturel pour l’écriture de compositions les plus novatrices. Il ne reste plus qu’à Curtis Fuller tromboniste rigoureux de clore temporairement un chapitre que les pasticheurs les plus zélés de la scène actuelle tentent vainement de rajouter à leur contribution fluette.
Un document crucial donc, au-delà des modes, où le jazz le plus puissant, attractif sans tomber dans la facilité ravira les oreilles des connaisseurs comme des curieux amateurs en phase d’initiation.
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